Migration des victimes de la traite humaine

De gauche à droite Fr. Johannes Maertens (bénédictin à Calais), Fr. de Taizé, Sr. Begoña Iñarra (SMNDA, membre de RENATE), P. Antoine Paumard (s.j. de JRS), Sr. Yveline Gérard, animatrice de la table ronde.

Présentation faite à la Table Ronde sur les témoignages d’engagement avec les migrants par Sr. Begoña Iñarra, représentant RENATE-France sur l’aspect de la migration liée à la traite.

1. Présentation de RENATE

Ici je représente RENATE, un réseau de religieuses engagées dans la lutte contre la traite et l’exploitation des êtres humains en Europe, présent en 27 pays. Renate est membre de Thalita Kum.

En janvier 2017, les membres de RENATE engagées en France dans différentes associations, ont formé l’antenne RENATE-France dont le premier objectif est la sensibilisation de l’église et de la société sur cette problématique.

Les membres de RENATE-France sont engagés dans différentes associations:

  • Aux Captifs la libération, salariés et bénévoles vont à la rencontre des personnes de la rue. Le groupe de traite propose aux femmes un accompagnement vers la réinsertion sociale. L’association travaille avec d’autres associations plus spécialisées.
  • Le Foyer AFJ des Adoratrices est le seul foyer en France qui accueille exclusivement des victimes de traite par l’exploitation sexuelle. Il propose un accompagnement global pour favoriser leur autonomie et leur insertion.
  • Le JRS France (Service des jésuites pour les réfugiés) accueille et accompagne des réfugiés et propose aux français d’accueillir chez eux un demandeur d’asile.
  • L’Amicale du Nid (AdN) va à la rencontre et accompagne les personnes en situation de prostitution vers une insertion sociale et professionnelle. Ils ont 8 centres d’hébergement et de réinsertion sociale pour ces personnes.
  • Le Collectif « Ensemble contre la traite des êtres humains » regroupe 25 associations engagées avec des victimes de la traite. Il a été créé en 2007 pour lutter efficacement contre toute forme de traite, à travers la sensibilisation et le plaidoyer.
  • Les champs de Booz est une association inter-congrégation créée en 2003 pour répondre au besoin de protection des femmes seules, demandeuses d’asile en cours de régularisation et d’insertion par l’offre d’un accompagnement et d’un logement. L’association demande le soutien des congrégations à travers :
    • L’adhésion de votre congrégation à l’association.
    • Des sœurs bénévoles pour les 2 après-midi de permanence par semaine.
    • Des places d’hébergement pour accueillir plus des femmes en sécurité.

 2. Mon engagement aux Captifs

Comme Missionnaires de N.D. d’Afrique (Sœurs Blanches) j’ai travaillé pendant plus de 20 ans dans différents pays africains (La RD du Congo, l’Ougande, l’Ethiopie, le Mozambique et le Kenya) . Envoyée à Paris pour travailler contre la traite humaine, je suis engagée dans l’association « Aux Captifs la libération » où je fais des tournées dans le Bois de Vincennes pour rencontrer les femmes nigérianes en situation de prostitution et victimes de la traite. J’ai appris à les connaître, j’ai découvert leur force et leur résilience. Le temps avec elles est un temps privilégié. Ces femmes sont pour moi la présence de Dieu. Je me prépare pour que Dieu en moi, caché par mes pauvretés, rencontre Dieu en elles présent dans leur souffrance.

3. La traite nigériane à Paris

Les femmes rencontrées au Bois ont demandé l’asile en France. Elles viennent de l’Etat d’Edo, où la traite s’est développée dans les années 80 avec des femmes trafiquantes et prostituées, appelées « madames ».

Au Nigéria, l’aînée de la famille doit veiller  au bien-être des parents et de la fratrie. Elle rêve de partir en Europe pour y travailler pour payer l’éducation des plus jeunes et construire une maison. Lorsqu’une fille est prête à partir, une madame s’offre pour l’aider dans son projet, moyennant une dette et une cérémonie voudou où la fille fait le serment de payer la dette du voyage, de ne jamais révéler  cet arrangement, ni dénoncer sa madame. Le prêtre prépare un juju qui a le pouvoir de faire du mal, de tuer ou rendre folle la fille ou sa famille si le serment est brisé.

4.  Différence entre trafic de migrants et traite humaine

Parfois on confond trafic de migrants et traite humaine, deux réalités bien différentes.

Le « trafic de migrants » consiste à faciliter l’entrée illégale dans un État à une personne, afin d’en tirer, un avantage financier. Le passeur peut exiger un prix exorbitant (exploitation économique) et peut exposer le migrant à des dangers sérieux, mais arrivé à destination, le migrant est libre.

La traite humaine est fondamentalement différente car l’exploitation économique porte atteinte aux droits fondamentaux de la victime. Malgré les 36 millions de victimes de traite dans le monde dont 15.000 en France et les $300 milliards de bénéfices, peu de trafiquants sont jugés et la plupart des victimes ne seront jamais identifiées ni aidées. Or l’état où la victime se trouve a la responsabilité de la protéger.

Les politiques restrictives de gestion des flux migratoires font que les victimes de la traite soient considérées d’abord comme des migrants illégaux et non pas comme victimes.

5.  La législation est injuste envers les migrants victimes de traite

  1. La confusion entre aide à la migration irrégulière et traite dans des textes législatifs – ‘le Protocole de Palerme’ et celui de l’ONU – fait que nombre de cas de traite sont qualifiés d’aide à la migration irrégulière sans considérer que la victime devrait être protégée.
  2. Le Protocole de Palerme regarde la traite comme criminalité transnationale plutôt que comme exploitation des victimes. Donc les états renforcent les frontières pour lutter contre la traite sans se soucier des victimes.
  3. Les politiques migratoires en Europe et en France visent à limiter les flux migratoires en combattant le trafic illicite de migrants. Les politiques pour lutter contre la traite ont aussi la volonté de maîtriser les flux migratoires. Donc, elles considèrent les victimes d’abord comme des émigrants illégaux, qui sont sanctionnées et non pas comme victimes potentielles qui doivent être protégées. Or le droit international contraint les pays à subvenir aux besoins des victimes et à les autoriser à rester sur leur territoire.

La politique migratoire se doit d’intégrer le phénomène de traite des êtres humains sous l’angle de la protection et d’adapter l’ensemble des textes juridiques liés à la traite.  

La loi française de 2013 reconnaît que toute personne soumise à n’importe quelle forme d’esclavage doit être protégée et recevoir une carte de séjour temporaire qui lui permet de travailler si la victime dépose plainte contre une personne qu’elle accuse d’avoir commis à son encontre des actes d’esclavage.

Les victimes de traite sont doublement punies . D’abord par les trafiquants qui leur privent de liberté, après par l’état qui leur prive d’identité légale donc de leurs droits, les excluant ainsi du contexte social. Elles sont doublement illégales (séjour + travail). Seulement quand l’état les reconnait comme des victimes peuvent-elles commencer à être visibles, à exister et à avoir des droits.

6. Le parcours de migration pour les nigérianes victimes de traite

Les nigérians ne reçoivent pas de visa pour l’espace Schengen donc ils deviennent des migrants ‘clandestins’. Dans des rares cas, les madames amènent elles-mêmes leurs victimes dans le pays de destination par avion (faux documents et visa). Plus souvent elles emploient des hommes de leur famille (trolleys) pour escorter les filles, d’abord à Lagos pour obtenir des faux papiers qui transforment les mineurs en majeures et après jusqu’à destination. La route du Nigéria à l’Europe est dangereuse et très violente, et la ‘marchandise’ (les filles) doit être conservée en bon état pour pouvoir être vendue en Europe. Le trolley se charge de la protection et les filles n’ont qu’à obéir. Elles traversent le désert du Sahara plein de pièges jusqu’en Libye, d’où elles passent en bateau en Italie où elles sont distribuées dans les pays européens. Pour elles la Libye représente la terreur et l’enfer. Beaucoup y attendent des mois. Parfois le trolley les abandonne dans les mains des trafiquants libyens ou nigérians qui les achètent et les vendent à leur insu.

Arrivées en Libye, les femmes sont initiées au travail de prostitution qui les attend en Europe et elles peuvent subir des viols “initiatiques”. Si elles refusent, elles sont violées publiquement. Parfois on les viole pour qu’elles tombent enceintes. D’autres fois on les fait avorter….

Les victimes de la traite se retrouvent entre les violences du réseau et la violence dans le pays d’arrivée (police, douaniers, passeurs). Donc, les filles ne font confiance à personne.

La violence du chemin est telle que d’être dans un réseau de traite peut leur sauver la vie, car le réseau paie pour le préserver afin qu’elles arrivent en bon état. Parfois des femmes parties seules se vendent à un réseau de traite pour être protégées, devenant ainsi victimes de traite.

7. Réussites  et échecs des engagements des membres de RENATE-France

Même si nos réussites sont petites en nombre, nous croyons que pour une seule personne qui se libère de l’esclavage, qui sort de la prostitution, notre engagement en vaut la peine.

Je vais parler des difficultés rencontrées avec les femmes nigérianes de l’Etat d’Edo, qui constituent un grand pourcentage des victimes de la traite en France.

Nos échecs visibles:

  • Ne pas avoir des perspectives de travail quand elles veulent quitter la prostitution.
  • Des femmes qui abandonnent le chemin de sortie commencé.
  • Des mineurs qui ont accepté d’être protégées s’enfuient de la résidence protégée.
  • Des mineurs qui déclarent leur âge pour être protégées, sont considérées majeurs après l’examen de la densité osseuse, et ne sont pas protégés par l’état.

Mais notre plus grand échec est de ne pas toujours trouver des moyens pour les aider à dépasser leurs croyances :

  • Depuis les années 80 la traite est endémique dans l’état d’EDO où la structure économique et sociale de la société en dépend. Etant la 3ème génération des femmes exportées en Europe comme victimes de traite, elles trouvent leur situation normale !
  • Le lien familial, d’amitié ou affectif avec la madame qui l’a permis de réaliser son rêve de partir en Europe, l’empêche de reconnaître que cette femme l’exploite.
  • La croyance dans le pouvoir du juju fait que l’esclavage dans la tête et le cœur de la femme soit plus fort que le contrôle de sa madame.
  • La responsabilité de fille aînée, l’a poussé à s’endetter entre 000 et 90.000 €. Est-ce ‘sacrifice volontaire’ pour justifier sa situation ???
  • Difficulté d’entrer dans la culture française qu’elles ne comprennent pas … et dont les valeurs sont si différentes de celles de leur culture.

La prostitution et la traite détruisent leur psychisme. Sortir et se libérer c’est un long processus qui demande de rompre avec leur madame et souvent avec leur famille, donc renoncer à ce qui a eu du sens dans leur vie… en plus abandonner un moyen rapide de gagner de l’argent quand souvent en face d’elles il n’y a qu’incertitude. D’où leurs fluctuations, leurs abandons, leurs changements de décision…

Tout cela montre que la traite est un problème complexe : économique, social, culturel, religieux, et un problème de société qui existe pour combler une demande et qui demande des solutions holistiques et globales car toutes les sociétés y sont impliquées!!!

Nos réussites

Permettre à ces femmes exploitées par la madame et les clients de se sentir respectées, voir qu’on s’intéresse à elles comme personnes, qu’on respecte leurs décisions, même si elles ne nous semblent pas raisonnables… c’est déjà une réussite… comme l’est chaque pas vers la sortie :

  • Leurs visites dans le camion pour nous dire « bonjour » montrent que le lien se construit.
  • Quand la femme nous parle de ce qu’elle vit, la confiance s’instaure…
  • Les petits pas des femmes vers leur libération : ex. participer à des activités proposées, au cours de français.
  • Quand elle commence à voir qu’elle est exploité et que sa situation n’est pas normale
  • Refaire son récit de demande d’asile, pour y ajouter des données sur ses trafiquants.
  • Diminuer le temps dans le Bois, même si cela implique gagner moins d’argent.
  • Prendre conscience que le Christ est plus fort que je juju.
  • Obtenir la carte de séjour, un logement indépendant, un travail et devenir autonome.
  • Des mineurs acceptent de déclarer leur vrai âge pour être protégées et sortir de la traite.

Il y a peut-être de réussites où nous avons participé mais que nous ne connaîtrons jamais.

8. Défis et appels pour nous religieuses

L’existence des victimes de traite dans la périphérie de nos sociétés est un défi que le Christ présent en ces personnes nous lance, et auquel le Pape François fait écho. Aller vers ces périphéries doit être une priorité pour nous aujourd’hui.

Nous laisser toucher par la réalité de souffrance. « Allez et voyez »

Quitter le connu, ‘ce qu’on a toujours fait’ pour nous approcher des situations de souffrance dont la traite. J’ai parlé de la prostitution, mais il y a la traite dans le travail domestique, les chantiers de construction, l’agriculture de nos campagnes…

Nous mettre ensemble avec d’autres congrégations et organisations pour mettre nos ressources humaines et matérielles au service des victimes, en nous engageant dans réseaux comme RENATE, les Champs de Booz et d’autres…  La tâche est trop grande pour une congrégation, un groupe, une organisation seule… Uniquement ENSEMBLE nous pourrons éliminer la traite et l’esclavage moderne de nos sociétés.

Les victimes ont besoin de personnes qui les aident dans le chemin vers la liberté. Nous avons des ressources matérielles et humaines dont beaucoup de sœurs âgées avec une grande disponibilité et la capacité d’écoute, d’aimer, dont les victimes ont besoin dans leur chemin de liberté…

Comme Martin Luther disait « Ce qui m’effraie ce n’est pas l’oppression des méchants, mais l’indifférence des bons”. Je peux vous assurer qu’aller dans les périphéries de la traite ce n’est pas toujours facile, mais cela vaut la peine !!!

Sr .Begoña Iñarra, Missionnaire de N.D. d’Afrique (Sœurs Blanches)

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